Muni d’outils ancestraux et accompagné par quelques puissantes machines, Lionel Tonda sculpte le métal. Pour ce ferronnier d’art, la création est un terrain de jeux infini où imaginaire et liberté sont intimement liés.

En ce frais matin d’automne, un ciel en dents de scie affiche un bleu vibrant au-dessus des sheds de la Morinerie à Saint-Pierre des Corps. Devant la façade de l’atelier A, une silhouette se découpe sur le grand mur peint en vert. Au chaud dans un gros pull à torsades et une parka, Lionel nous attend. Il nous accueille avec simplicité, s’excuse d’être un peu enrhumé. Puis nous invite à le suivre à l’intérieur de sa fabrique métallique. Bienvenue à l’atelier.

Sans titre, Lionel Tonda

Gouges, burins, marteaux, poinçons… Sagement alignés contre le mur ou empilés en vrac dans les casiers d’une étagère en métal, plusieurs dizaines d’outils forgés par Lionel attendent leur heure. « Celui-ci, c’est un poinçon », explique-t-il. « Une tête de diable. Je l’ai fabriqué pendant ma formation à Reims avec les Compagnons du Devoir ».

Feu Sacré

C’est au retour d’un projet artistique au long cours en Inde que Lionel a ressenti le besoin d’apprendre un métier manuel. De reproduire des gestes ancestraux. « Là-bas, chacun fabrique ce dont il a besoin. Je voulais pouvoir exercer mon métier avec des outils simples. » Il hésite un temps entre la taille de pierre et la ferronnerie. « Je ne sais pas vraiment ce qui m’a guidé vers la forge. Je me voyais peut-être mieux près du feu que dans le froid des églises en hiver », lance-t-il en souriant. Quand il rencontre le métal pour la première fois, l’évidence est là. Un ressenti fulgurant, intense. « Au contact de la matière, j’ai pris vie. Quelque chose s’est allumé en moi et ne s’est plus éteint depuis. »

Alembicum transcendental, Lionel Tonda

Puissance mécanique

Dans l’atelier de Lionel trônent aussi quelques machines, imposantes et puissantes. Machines à tordre, à cintrer, à ployer le métal. Bruyantes, aussi, comme le marteau-pilon. Sous la force de la presse qui le déforme, l’acier apparaît soudain souple et tendre comme du cuir. « La puissance des machines me fascine car elle m’ouvre tous les possibles. Mais je me sens aussi tout petit face à elles. Nos relations sont parfois un peu conflictuelles, dit-il en riant. La dernière arrivée a une force de 20 tonnes, alors j’y vais doucement... »

Création cosmique

Est-ce pour lui souhaiter la bienvenue que Lionel a coiffé sa nouvelle presse d’une statuette de Shiva dansant ? « J’aime la symbolique de Nataraja dans le panthéon indien, explique-t-il. A la fois créateur et destructeur, il représente tous les aspects de la création. J’apprécie sa présence dans l’atelier. Il m’arrive parfois de lui allumer un peu d’encens. » De l’Inde où il aime retourner, Lionel a aussi gardé le goût de la sobriété. « J’aime vivre simplement. Aller à l’essentiel. Et dans la mesure du possible, ne pas trop dépendre des machines. »

Bleu de Gênes, Lionel Tonda

Au fond de l’atelier, Lionel nous indique la porte de son petit bureau vitré. « Vous voulez que l’on s’installe au chaud pour discuter ? » Il nous propose de nous faire couler un café. Pour lui, ce sera un thé aux épices. On se sent accueillis, comme chez un ami. Notre magnéto est en route. La discussion est fluide. On sent chez Lionel de l’humilité et de la pudeur, mais aussi beaucoup d’intuition, de la curiosité dans l’échange. Une certaine légèreté dans sa vision des choses. La distance de ceux qui ne veulent pas trop se prendre au sérieux.

« Je soude, je casse, je teste, je refais autrement. Je ne m’interdis rien. »
Tamanoire, Lionel Tonda

La sculpture du métal a ouvert à Lionel un terrain d’expérimentations illimité « J’assemble des éléments, j’en dissocie d’autres, j’enlève ou j’ajoute des volumes. Je soude, je casse, je teste, je refais autrement. Je ne m’interdis rien. » Accompagnées plutôt que maîtrisées par le geste, les sculptures de Lionel prennent forme de façon quasi organique. Il y a dans son travail quelque chose d’anatomique, proche de la greffe. Une sculpture rouillée, démembrée, pourra donner naissance à plusieurs autres pièces. Rien ne se perd, tout se transforme, se recycle. « Il y a sans cesse des renaissances. »

Traces de vie 

"J’aime les éraflures, les traces qui évoquent une histoire."

L’œuvre de Lionel parle aussi d’imperfections, des marques du passé. « Je ne recherche pas les lignes tendues. Je tortille toujours mes tiges avant de les redresser. J’aime les éraflures, les traces qui évoquent une histoire. » C’est sans doute pour cela que dans son processus créatif, Lionel s’affranchit de la contrainte du temps. Certaines pièces reposent un long moment, parfois plusieurs années, avant de sortir de l’atelier. « Je passe devant elles souvent, je les regarde. Et puis un jour, je les reprends. Il suffit parfois d’une ligne pour que l’équilibre se fasse. Que quelque chose de vivant apparaisse. Je sais alors que la pièce est aboutie. »

Supports à imaginaires

Carlotta, Lionel Tonda

Si certaines de ses œuvres monumentales en imposent, lui ne souhaite jamais rien imposer à celui ou celle qui vient à leur rencontre. Les lignes et les volumes en appellent d’autres, invisibles pour l’heure, mais qui naîtront dans le regard du visiteur. « Je conçois mes sculptures comme des supports à l’imaginaire, un espace de liberté où tout reste ouvert. » De la forme suggérée au titre d’une pièce, rien n’est convenu ni attendu. « J’aime bousculer le regard, renverser les points de vue. Quand une pièce est trop évocatrice, je lui donne un titre qui emmènera les gens ailleurs. »  Dans l’univers de Lionel, une « Bête rouge à transport interlope » côtoie une « Patate cosmique », une « Gigolette flambée » cache un trésor de plumes sous des paupières mécaniques…

Patate cosmique, Lionel Tonda

Liberté chérie

Son espace de liberté, Lionel le trouve aussi hors de l’atelier. « J’ai besoin de mener une vie simple. De me déplacer à vélo, de méditer, de prendre du temps pour moi. » Dès qu’il le peut, il s’échappe en montagne, dans les Alpes, au-dessus d’un petit village de l’Oisans qui a vu naître son père. « C’est un lieu perdu, presque le bout du monde. Un paysage sauvage et inaccessible qui résonne fort pour moi. »  

Homme-outils, Lionel Tonda

Hommes-outils

Lionel se souvient de l’expédition qui l’a mené, l’été dernier, à la recherche d’un vieux chariot minier échoué dans un torrent de montagne. Dernière trace tangible de la mine de plomb où son grand-père, venu d’Italie, a travaillé dans des conditions extrêmes. « Ces mines ont eu une existence très courte, il n’en subsiste presque plus de traces, dit-il. De ce grand-père que je n’ai pas connu, il me reste un tablier de forge que mon père a conservé. » Il évoque alors sa dernière série de sculptures, récemment exposées à Fontenay-sous-Bois.  « Ce sont de grands personnages en acier rouillé et en inox, sur lesquels j’ai greffé des outils, comme des excroissances de leurs corps. »  Des « Hommes-outils » qui portent peut-être en eux l’héritage silencieux de cet aïeul mineur de fond.