On entre chez elle pour voir des tableaux. On en ressort avec une histoire. Récit d'une visite dans son atelier de Tours.
C'est au fond d'une cour, dans un petit appartement qui tient de la chambre de bonne. Quelques fenêtres d'un même côté laissent tomber une lumière poudrée. Le reste baigne dans une pénombre douce.
On passe d'une pièce à l'autre par un couloir étroit. Ce n'est pas grand, ça paraît même un peu exigu. Notre regard saute de touches de couleurs et de traits de noir étalés au mur, au sol, sur les tables et les chevalets.
Albane saute de sujet en sujet. Je la suis. Et chaque accroche de l'œil appelle un pas de plus. Une image. Une idée. On commente, spontanément, et les sujets s'entremêlent. Au milieu des toiles et dessins qui sont accrochés un peu partout.

À mesure qu'on avance, quelque chose d'étrange arrive : les tableaux se répondent. Ici, une femme de dos. Là, un oiseau qui sort de sa cage. Plus loin, une jarre, une barque, un visage sidéré avec une tache à l'endroit du cœur. Je crois d'abord voir des œuvres séparées. Car il y a aussi des choses commencées qui semblent attendre leur heure.

Je lui demande où est le fil. Elle hésite, puis lâche : « L'histoire de cette femme m'échappe. » Ce qu'elle ne décide pas, c'est justement ce qui advient.
C'est une exposition cohérente. On croit retrouver telle visage ça et là. Ce petit format répond au grand. On dirait des pages de toutes tailles qui appartiennent au carnet d'une même histoire.

Elle me montre comment ça commence. Jamais par une idée. Par un fond, une matière sombre qu'elle gratte, un flou qui se met à vibrer. Puis elle attend. Un jour, dans ce flou, une figure se lève, et un message monte, sans qu'elle l'ait appelé.
Il y a quelque chose de modeste. Albane n'a aucune prétention. Elle ne nous montre, au gré de la balade, aucune assurance sur son talent.
Et là, je crois comprendre où je suis.
Le petit atelier de fond de cour m'apparaît comme une sorte de chapelle. Albane, penchée sur sa toile, guette moins qu'elle ne recueille. J'ai l'impression de rencontrer une prêtresse à qui l'on confierait un message venu d'ailleurs, avec pour tâche de le transcrire avant qu'il ne s'efface.
Une discussion avec le divin, avec l'onirisme.
Elle ne travaille jamais une toile seule. Cinq, dix chantiers vivent ensemble dans les pièces. Ici un fond de poudre de marbre qu'elle laisse dormir des mois ; là un fusain rehaussé d'une feuille de cuivre ; ailleurs un pastel effleuré, une reprise à l'huile pour rappeler la lumière. Quand une toile se ferme, elle passe au papier, elle respire, elle gratte autre chose.
Et c'est toujours dans ce va-et-vient, jamais là où elle le guettait, qu'un message se glisse.


Alors les oeuvres s'assemblent. Ces femmes, ces anges un peu androgynes, ces enfants au regard trop sage, ces bêtes et ces sources ne sont pas motifs. L'oiseau échappé d'une toile vient boire à la source d'une autre ; la jarre garde ce que la barque, plus loin, s'en va traverser ; un même visage passe d'une guerrière à une figure apaisée, comme s'il vieillissait d'un cadre à l'autre.
On devine une seule fresque mythologique, éparpillée d'une oeuvre à l'autre. Les planches d'une bande dessinée dont on aurait perdu l'ordre, que l'on recompose en marchant et que l'on tente d'expliquer ensemble.

Albane nous dit ne pas savoir. Dans une forme de transe méditative, solaire, parfois apaisée, tantôt frictionnés, Albane capte une poésie. Elle semble composer, toile par toile, dessin par dessin, une forme d'Odyssée de notre monde moderne.

Les visages sont particulièrement esthétiques. Albane dessine depuis l'enfance, du temps des « petites bonnes femmes » sur ses cahiers d'école. Sa main a appris le trompe-l'œil, le trait académique, tout ce qu'il faut pour peindre le monde à s'y méprendre. Et pourtant elle choisit la simplicité : chaque figure porte moins une performance qu'un fragment de son histoire.

Devant une toile, elle s'arrête : « Celui-là, je l'ai attendu longtemps. » Juste à côté, un autre n'est pas fini ; elle le sait sans pouvoir l'expliquer, au ressenti, presque à l'oreille. Voilà pourquoi tout est accroché : chaque pièce peut encore recevoir sa dernière révélation. L'atelier expose une réelle histoire en train de s'écrire.

Albane nous dévoile son univers pudique avec générosité. Elle ne cherche à nous convaincre de rien. On entrouvre avec elle une porte, et derrière, il y a du poétique, un peu de divin.

Qu'elle ne maîtrise pas tout à fait ce qui passe par elle ne l'affaiblit pas : c'est sa plus belle force. Car le sensible qu'Albane nous ouvre devient une proximité extrême à l'âme.
On ressort de l'immeuble mystique avec le sentiment d'avoir lu le fragment d'une fable qui raconte la beauté de l'humanité.
Et l'envie, tenace, d'en connaître la suite.


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